Les peintres de l’École de Tétouan

Les peintres de l’École de Tétouan

25-09-2011

Mariano Bertuchi
Les amateurs et les professionnels de l’art restent fascinés par le nombre impressionnant d’œuvres plastiques liées à la ville de Tétouan, à son environnement et plus particulièrement à ses quartiers historiques. La Médina de Tétouan constituait une source d’inspiration pour de nombreux peintres aux techniques diverses, au cours de différentes périodes. Ceci a atteint un tel point qu’on peut considérer qu’il n’existe pas à Tétouan un seul lieu qui n’ait fait l’objet d’un tableau de qualité. Ainsi, il est littéralement impossible de trouver une mosquée, une place, un marché, une rue, un jardin ou une maison n’ayant pas été picturalement reproduite ou n’ayant pas inspiré un dessin, une peinture ou une gravure. Ce qui n’est pas étonnant, si l’on considère la spécificité, l’originalité artistique et culturelle de cette ville. Le site de la ville est en lui-même d’une beauté visuelle incontestable. Tétouan vaut par ses couleurs, ses formes et la variété de ses éléments humains, à l’œuvre dans les développements de sa société. Il s’agit d’une société aux goûts raffinés qui se reflètent dans sa production artistique de manière générale et dans l’art plastique, en particulier. Citons les mosaïques, les différentes arabesques florales et géométriques et les formes architecturales qui s’interrompent et se complètent entre l’ombre et la lumière, ainsi que la complémentarité des couleurs, des lignes et des formes à l’intérieur des maisons et dans les rues. Ajoutons à cela, la sensibilité et la visualisation de l’être tétouanais et l’impact positif de cet art sur son comportement et ses relations quotidiennes, dans le cadre d’un contexte équilibré et civilisé.


Maghara. Technique mixte 46 x 55 cm

C’est dans le contexte de cette ambiance artistique que se développa l’École picturale de Tétouan considérée comme un véritable phénomène social, culturel et artistique dans le tissu de la civilisation du Maroc moderne. Cette école se distingue par son authenticité, de par notamment ses sources culturelles maroco-andalouses et son interaction avec son milieu méditerranéen, ainsi que par le dialogue qui est le sien avec les nouveautés de l’art mondial. Grâce à ses artistes qui se caractérisent par la variété de leurs tendances et l’accumulation de leurs expériences au travers de plusieurs générations de peintres, de leur recherche ainsi que de l’excellence de ses artistes et leur esprit d’ouverture et de dialogue avec de différentes expériences artistiques modernes.


Ben cheffaj. Technique mixte 64 x 45 cm

Le contact de Tétouan avec les arts plastiques dénommés arts du chevalet remontent à la moitié du XIXème siècle et plus exactement après la Guerre de Tétouan en 1860. C’est à cette occasion historique que l’artiste Fortuny a pu visiter Tétouan pour préparer sa fameuse œuvre, La bataille de Tétouan, qui a inspiré Salvador Dali dans son tableau surréaliste sur le même thème. Ayant été émerveillé par la beauté de Tétouan et ses régions, il a pu ouvrir la porte aux artistes romantiques et aux africanistes dont José Tapiro.
A partir de l’installation du Protectorat espagnol au Maroc en 1912, l’intérêt des peintres étrangers pour Tétouan n’a pas cessé d’augmenter. Le peintre grenadin Mariano Bertuchi est considéré comme le doyen de la deuxième génération des peintres espagnols qui ont visité ou se sont installés dans cette ville. C’est grâce à lui qu’on a créé l’École Préparatoire des Beaux Arts en 1945, considérée comme la première école d’enseignement artistique au Maroc. A coté de Bertuchi, de nombreux professeurs et artistes espagnols ont contribué au développement et à la propagation des activités artistiques parmi les jeunes marocains. Citons parmi les membres de cette jeunesse pionnière les noms de Feu Mohamed Sarghini qui a fait ses études à l’Ecole Supérieure des Beaux Arts de San Fernando à Madrid, au début des années quarante, ainsi que Thami Dad al-Qasri et Feu Abdallah al-Fakhar, Mekki Meghara et Saad Benseffaj, dans les années cinquante. C’est cette première poignée de jeunes peintres qui a marocanisé l’enseignement artistique à l’École Nationale des Beaux Arts de Tétouan, après l’Indépendance du Maroc. C’est grâce à eux que plusieurs générations de peintres marocains ont été formés, représentant divers techniques et styles comme les tendances figurative et abstraite parmi d’autres.


Amrani. Technique mixte 100 x 80 cm

Ces peintres travaillent dans plusieurs villes du Maroc et à l’étranger et partagent une formation solide ainsi que leur conviction relative à la beauté d’une ville dominée par la couleur blanche, la transparence et la finesse.
L’accumulation des expériences de ces peintres et de leurs recherches a amené à la création d’une école distinguée nommée l’Ecole plastique de Tétouan. Cette école a contribué à revitaliser le mouvement artistique au Maroc et à enrichir l’identité culturelle marocaine, grâce à ses peintres, dont la créativité leur a permis d’atteindre un niveau et une renommée nationale et internationale.



Ben yessef. Huile 114 x 146 cm

Afin de mieux présenter l’expérience des arts plastiques de cette originale école marocaine, il faudrait procéder à un aperçu de chacune de ses cinq générations d’artistes par ordre chronologique. Il faudrait aussi faire une lecture technique de leurs styles. Etant donné le grand nombre de peintres qui appartiennent à cette école, nous ne citerons que quelques noms à titre d’exemple. Parmi les pionniers de ce mouvement, Feu Mohamed Sarghini est considéré comme le premier marocain à avoir jamais étudié les arts plastiques. Il est aussi parmi les peintres tétouanais qui ont suivi l’orientation de Bertuchi ; en s’intéressant aux paysages et aux thèmes sociaux, tout en utilisant des techniques dominées par des coups de pinceaux, des couleurs et des caractéristiques propres à lui. Citons aussi parmi cette première génération, Mekki Mehgara, Feu Abdallah Fakhar et Saad Benseffaj qui ont fait leurs études à Tétouan, Séville et Madrid, pouvant ainsi atteindre un niveau technique supérieur, qui les a versés dans l’abstraction ou dans la figuration,ainsi que dans d’autres moyens d’expressions. Ceci s’applique plus particulièrement à Mekki Meghara et Saad Benseffaj qui ont contribué à moderniser les arts plastiques marocains, à coté des premiers pionniers de l’école des arts plastiques de Casablanca.


Bouzaid. Collage et acrylique 80 x 65 cm

Citons parmi les membres de la deuxième génération, Ahmed Lamrani dans ses travaux abstraits et lyriques, et Ahmed Benyessef dont les thèmes figuratifs préférés sont dominés par le réalisme et la présence de la colombe blanche, qui constitue un élément complémentaire dans un grand nombre de ses tableaux. Mohamed Drissi, ce peintre expressionniste contestataire dont les thèmes et les couleurs s’insurgent contre les tabous et l’hypocrisie sociale et dévoilent tout ce qui s’interdit.
Concernant la troisième génération, on peut considérer Abdelkrim Ouazzani, l’artiste qui a contrarié les tendances établies par son style particulier qui combine la peinture et la sculpture, avec une spontanéité à la fois infantile et d’une grande maturité. Il y a aussi Bouabid Bouzaid dont l’expérience personnelle des arts plastiques combine le souci du patrimoine et celui de la modernité, cherchant l’équilibre entre l’authenticité et la modernité, à travers des thèmes symboliques, dans sa première phase, et des thèmes réalistes et abstraits. Citons parmi les membres de la quatrième génération, Abdelkrim Messari, qui vit actuellement à Madrid, et qui a commencé par la peinture abstraite expressionniste, avant de s’immerger profondément dans le labyrinthe du monde de la gravure et Hassan Chair, un dynamique créateur et un artiste engagé sérieusement dans son style qu’il expérimente avec tous les produits possibles et impossibles. Enfin, Adil Rabih a choisi l’abstraction avec ses couleurs claires et fauves ainsi que ses symboles qui font allusion au passé à travers le présent.
Après la promotion de la première génération de l’Institut National des Beaux Arts de Tétouan en 1997, les premiers membres de la cinquième génération sont nés, dont Safaa Rouas et Younes Rahmoun, dont l’ambition principale est de chercher une nouvelle expérience ambitieuse suivant les dernières nouveautés, sur le plan international. Ceci sera possible grâce aux nouvelles conditions médiatiques et surtout aux multimédias dans notre village mondial.


Ouazzani. Acrulique 100 x 80 cm

Parmi les caractéristiques principales de cette dernière génération, citons la grande diversité des travaux et les dimensions multi conceptuelles dominées par l’expression des installations et les matières dérivées de notre patrimoine culturel et de la vie quotidienne de la société marocaine. C’est surtout l’espoir d’élever cette école picturale à la hauteur d’une école picturale de niveau international, face au défi de la mondialisation.

Bouabid BOUZAID